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quarta-feira, 24 de abril de 2013

donnez moi mes lunettes




Fernando Pessoa, Álvaro de Campos, desenho de Júlio Pomar (Aqui)


   Mon cher António Mora, dit-il, Proserpine me veut dans son royaume, il est temps de partir, il est temps de quitter ce théâtre d'images que nous appelons notre vie. 
   Si vous saviez les choses que j'ai vues avec les lunettes de l'âme, j'ai vu les contreforts d'Orion, là-haut dans l'espace infini, j'ai marché avec ces pieds terrestres sur la Croix du Sud, j'ai traversé des nuits infinies comme une comète brillante, les espaces interstellaires de l'imagination, la volupté et la peur, et j'ai été homme, femme, viellard, petite fille, j'ai été la foule des grandes boulevards des capitales de l'Occident, j'ai été le placide Bouddha de l'Orient dont j'enviais le calme et la sagesse, j'ai été moi-même et les autres, tous ceux que je pouvais être, j'ai connu les honneurs et les déshonneurs, les enthousiasmes et les épuisements, j'ai traversé les fleuves et les montagnes inaccessibles, j'ai regardé les troupeaux paisibles et j'ai reçu sur ma tête le soleil et la pluie, j'ai été femelle en chaleur, j'ai été le chat qui joue dans ma rue, j'ai été soleil et lune, et tout cela parce que la vie ne suffit pas. 
   Mais à present ça suffit, mon cher António Mora, vivre ma vie a été vivre mille vies, je suis fatigué, ma chandelle s'est consumée, je vous en prie, donnnez moi mes lunettes.
   António Mora ajusta sa tunique. Prométhée frappait en lui.

Antonio Tabucchi, Les trois derniers jours de Fernando Pessoa, um délire, Librairie XXe siècle, Éditions du Seuil, 1994.